Le Voile de l’ignorance ou comment (re)penser le design au service de tous

Cet article est une traduction de l’article « The Veil of Ignorance (en) » publié le 23 mars 2016 sur le blog du designer Adam Morse. Le texte original étant à la première personne, le « je » fait donc référence à Adam Morse.

J’ai beaucoup apprécié cet article pour son fond plein de bon sens et d’une logique implacable et je trouve qu’il illustre assez bien la philosophie de Peexy.

Un peu d’imagination…

Imaginez

Vous avez la vingtaine et une vision parfaite. Vous n’êtes pas daltonien et tous vos appareils disposent d’écrans HD. Vous vivez dans une grande ville et votre connexion à Internet est performante.

Imaginez

Votre vision n’est plus parfaite, comme c’est le cas pour 65 % de la population. Comme 4,25% des habitants de la planète vous êtes daltonien. Vous êtes dyslexique. Votre téléphone date d’il y a 3 ans. Vous ne pouvez pas en acheter un plus récent. Votre forfait data ne permet que la 3G et est limité à 1 giga par mois. Là où vous passez le plus clair de votre temps, la connexion Internet n’est pas optimale.

Imaginez

Vous ne voyez plus du tout. Vous utilisez un ordinateur avec lecteur d’écran. La souris ne vous est presque plus d’aucune utilité. Vous utilisez votre clavier pour naviguer d’une interface à une autre et sur Internet.

 

Si vous deviez vous réveiller demain sans savoir ce que sera votre vie et que vous devez construire un nouvel internet pour tous. A quoi penserez-vous? Quelles seraient vos priorités? Quels problèmes essayeriez-vous de résoudre?

Le philosophe américain John Rawls (1921-2002) a eu un grand nombre de grandes idées, mais la plus significative était sûrement son concept de « Voile de l’ignorance ». Ce concept s’adapte particulièrement dans le cadre de contrats sociaux. Au risque de simplifier à l’extrême, le scénario de Rawls était le suivant :

Supposons que vous soyez capable de recréer entièrement la société américaine, et ce de la façon dont vous le voulez. Vous pouvez faire (ou défaire) n’importe quelle loi et mettre en place les structures juridiques et financières qui fonctionnent le mieux, selon vous.

Toutefois, vous devez le faire sous un « voile de l’ignorance » magique.

Au moment où vous créez ce nouveau système, vous ne serez plus vous-même (et vous n’avez aucune idée de ce que sera votre prochain rôle dans la société). Vous pourrez être une copie de votre moi actuel ou un être entièrement différent. Votre genre ou votre race pourra être différent. Vous pourrez être totalement démuni et particulièrement moche. Vous aurez un niveau d’intelligence différent et une nouvelle éthique de travail. Vous pourriez être soudainement handicapé ou très athlétique, ou homosexuel ou fou à lier.

Ainsi, vous voudrez surement créer une société qui serait la plus complète et juste possible, étant donné que vous n’avez aucune idée de la situation dans laquelle votre nouveau moi se retrouvera.

Vous devez penser au-delà de votre moi actuel car demain vous serez un être entièrement nouveau.

Chuck Klosterman, « I Wear the Black Hat »

John Rawls a principalement philosophé à propos de théories sur la justice, mais je pense qu’il aurait fait un assez bon designer.

Imaginez

Vous vous rendez en voiture à un entretien d’embauche. Avant de partir, vous vous regardez dans le miroir et ajustez votre cravate. Vos deux jambes fonctionnent, donc vous ouvrez la porte et partez. Plus tôt dans la journée, vous avez couru 10 km et fait 20 minutes d’étirements dans la foulée. Vous vous sentez bien! Vous traversez le parking et enjambez quelques marches. Vous faites cela machinalement.

Imaginez

Aucune de vos jambes ne fonctionne. Vous arrivez sur le lieu de votre entretien d’embauche. Vous sortez de votre véhicule et roulez à travers le parking. Il n’y a pas de rampe. Votre fauteuil roulant ne peut pas gravir des marches. Vous ne savez pas quoi faire.

 

Grâce à l’ « Amercians with Disabilities Act » (loi américaine sur le handicap), cette situation n’est plus aussi fréquente qu’auparavant. La plupart des personnes ne voient plus un escalier comme un obstacle pour entrer dans un bâtiment.

Nous ne faisons pas attention s’il y a une rampe ou non. Nous ne nous demandons pas si une porte est suffisamment large pour un fauteuil roulant. Ou si un hall d’entrée est suffisamment large pour un demi-tour. Nous n’y pensons pas car notre vie ne le nécessite probablement pas.

Quand nous construisons quelque chose, nous devons penser à ce dont nous n’avons pas besoin. Car quelqu’un d’autre en aura sûrement besoin.

Imaginez la frustration de ceux qui utilisent des objets conçus par des personnes qui ne prennent pas en considération les besoins basiques des autres. Je trouve cela déshumanisant.

L’ADA est une des lois civiles la plus complète. Elle interdit la discrimination et assure aux personnes handicapées des chances égales de participer à la vie américaine traditionnelle : profiter d’opportunités d’emploi, acheter des biens de consommation et des services et participer aux programmes et services des gouvernements locaux ou fédéraux.

Réfléchissez à l’état actuel des sites, applications ou produits sur lesquels vous avez travaillé. Est-ce que tout le monde peut l’utiliser de la même façon? Statistiquement parlant, probablement pas. Pour autant, vous proposez un service.

Quelques faits réels :

  • A 20 ans, votre rétine reçoit 100% de la lumière qui atteint l’œil.
  • A 40 ans, elle n’en reçoit plus que 50 %.
  • A 80 ans, vous n’en recevrez plus que 25%.

Quand quelqu’un vous dit « mes vieux yeux fatigués ne peuvent pas lire cela », ce n’est pas une fausse excuse. Ils ne peuvent simplement pas.

 

J’entends souvent deux objections quand on aborde le sujet de l’accessibilité dans le design :

  • Les combinaisons de couleurs possibles limitent mes possibilités de graphiste
  • Le rendu des grands caractères est parfois bizarre

Commençons par l’argument des couleurs.

Il y a 140 737 479 966 720 combinaisons de couleurs hexadécimales. Évidemment, toutes ne sont pas accessibles. Si seulement 1% est accessible, il vous reste encore près de 141 millions de combinaisons possibles. Cela semble amplement suffisant.

Typographie

« Si c’est écrit trop petit, les internautes peuvent faire Ctrl + et augmenter la taille de la police. »

C’est un fait non discutable. Mais je propose un autre point de vue : si la taille des caractères est trop grande pour le confort de vos internautes, ils peuvent faire Ctrl - et rendre la taille de caractères plus petite. Je vois régulièrement des internautes être gênés par la taille des caractères. Ça ne me semble pas logique.

Tout le monde peut lire des grands caractères. Tout le monde ne peut pas lire des petits caractères. C’est un fait indéniable. Personne ne se plaint que les caractères de 20px sont trop grande à lire. De tous les tests utilisateurs que j’ai pu faire, c’est un constat qui n’a jamais été fait. Mais la lisibilité des caractères en taille 10 ou 12px est souvent remise en cause.

Je vous propose de considérer les conséquences de la construction d’une rampe à la place d’un escalier. Tout le monde peut utiliser une rampe. Mais tout le monde ne peut pas monter des escaliers. Je pense que les designers devraient construire plus de rampes.

La moralité du designer

Je suis un designer. Je ne suis pas là pour rendre les choses belles. Je suis là pour les faire fonctionner.

Je suis un designer car j’aime résoudre des problèmes. Je veux que les gens soient moins frustrés quand ils utilisent une technologie. Je veux leur faciliter la vie. Je ne veux pas rendre la vie de quiconque plus compliquée. Ces deux sentiments peuvent sembler similaires, mais elles ne le sont pas. Je trouve qu’il faut considérer les deux.

Quand je m’assois pour concevoir, j’essaye de mettre mon voile de l’ignorance. J’imagine un monde où je ne suis pas qui je suis actuellement. Et je pense à toutes les choses qui pourraient me frustrer. Et j’essaie d’en trouver encore plus.

J’essaie de concevoir pour le monde réel. Je ne conçois pas pour moi-même et ma vue parfaite, mes écrans HD et ma connexion internet performante.

Je conçois pour tous ceux à qui je peux penser. C’est-à-dire une liste croissante d’internautes avec une liste croissante de préoccupations et qui possèdent une liste croissante de supports, chacun avec une grande variété de taille d’écran.

Si tout le monde peut utiliser votre produit, je pense que c’est bon pour votre entreprise. Mais même si ce n’est pas le cas, je pense que c’est la meilleure chose à faire. Ce qui fait que ça vaut le coup de le faire.

Alors, je le fais dans tous les cas.

 

Crédit photo : Wheely on Tour in Hamburg sur Flickr.

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